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Transhumanisme(s)? Penser l’humain au temps de l’homme augmenté

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Écrit par Sophie Delhalle (Cathobel) proposé par Chantal

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Physicien, théologien, prêtre et recteur de l’Université catholique de Lyon, Thierry Magnin a offert, le samedi 27 janvier à Liège, un brillant exposé sur l’actualité de la science face aux tentations transhumanistes dont il a souligné la diversité.

Cette conférence intervient alors qu’en France, les autorités et la société civile viennent de s’engager dans les Etats Généraux de la bioéthique où les manipulations du vivant seront au centre des débats. L’orateur du jour a souhaité souligner l’importance de la participation des citoyens qui permettent aux spécialistes de sortir de leur discours scientifique afin d’expliquer clairement les enjeux liés à la bioéthique.

 

Thierry Magnin a tout d’abord défini ce qu’est le (ou plutôt les) transhumanisme(s) et les technosciences sur lesquelles ils s’appuient.

Que cherchent, que veulent les transhumanistes ?

Ce mouvement culturel et intellectuel international prône l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’être humain. Le transhumanisme effectue un glissement de l’homme réparé à l’homme augmenté. Dans un futur plus ou moins proche, l’homme pourrait se délier des contraintes de sa condition grâce à la technologie.

La question est de savoir jusqu’où, comment mais surtout pourquoi ?

Transhumanisme(s)? Penser l’humain au temps de l’homme augmenté

29 janvier 2018 par Sophie Delhalle

transhuma01Physicien, théologien, prêtre et recteur de l’Université catholique de Lyon, Thierry Magnin nous a offert, samedi 27 janvier, à Liège, un brillant exposé sur l’actualité de la science face aux tentations transhumanistes dont il a souligné la diversité.

Cette conférence intervient alors qu’en France, les autorités et la société civile viennent de s’engager dans les Etats Généraux de la bioéthique où les manipulations du vivant seront au centre des débats. L’orateur du jour a souhaité souligner l’importance de la participation des citoyens qui permettent aux spécialistes de sortir de leur discours scientifique afin d’expliquer clairement les enjeux liés à la bioéthique.

Thierry Magnin a tout d’abord défini ce qu’est le (ou plutôt les) transhumanisme(s) et les technosciences sur lesquelles ils s’appuient. Que cherchent, que veulent les transhumanistes ? Ce mouvement culturel et intellectuel international prône l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’être humain. Le transhumanisme effectue un glissement de l’homme réparé à l’homme augmenté. Dans un futur plus ou moins proche,  l’homme pourrait se délier des contraintes de sa condition grâce à la technologie. La question est de savoir jusqu’où, comment mais surtout pourquoi ?

De l’utilité des technosciences

Dans l’histoire humaine, les techniques ont précédé les sciences, les premières étant devenues le bras prolongé des secondes. Ce que nous permettent les technosciences, nouveau couplage entre les deux disciplines, c’est d’apprendre des choses sur des produits – vivants – dont on ignore presque tout au moment de leur production.

Les NBIC regroupent les nanotechnologies, biotechnologies, l’informatique et le domaine cognitif avec les neurotechnologies.

 

transhuma02La nanotechnologie permet de travailler à une échelle du milliardième de mètre et donc d’étudier le génome et les gènes qui sont les briques du vivant ou le moteur des cellules. Alliée à la biotechnologie, elle permet par exemple de fabriquer un génome de bactérie. L’informatique rend possible la traduction de cette matière en une information qui, une fois codée, pourra être informatisée et répliquée. C’est ainsi que l’on obtient notamment le fameux code génétique. Ce code servira de commande pour la nanotechnologie qui dupliquera la matière de manière artificielle.

A l’heure d’aujourd’hui, les scientifiques sont capables de fabriquer en laboratoire des cellules eucaryotes composée de 6000 gènes mais pas encore de reproduire un génome humain (plus de 20 000 gènes!). De plus, comme le souligne Thierry Magnin, ce n’est pas parce que l’homme parvient à fabriquer des génomes que ceux-ci fonctionnement pour autant.

La neurotechnologie a déjà permis de développer des applications très concrètes comme des puces introduites dans le cerveau de patients souffrant de maladie incurable dont elle diminue les effets. On peut notamment citer les tremblements de la maladie de Parkison ou les exosquelettes. Mais comme pour la plupart des avancées scientifiques, celles-ci représentent une véritable chance mais comportent également des risques. Les chercheurs ont noté un changement de caractère chez les personnes ayant subi des sondages profonds.

La question cruciale est alors de savoir jusqu’où peut-on modifier l’homme, que peut-on modifier et dans quel but ? D’où l’importance du questionnement éthique face aux fantasmes de certains. Car le but poursuivi par les transhumanistes est de repousser les limites jusqu’à parvenir à supprimer ces limites

 

Designers de notre évolution

transhuma03Certains transhumanistes imaginent pouvoir devenir les « designers » de notre avenir, de notre évolution et faire mieux que la nature qui procède par hasard. Pour ce faire, ils s’intéressent très activement aux formes d’intelligence artificielle et aux robots intelligents. Thierry Magnin reste toutefois rassurant en précisant que les machines sont encore loin de dépasser l’homme si ce n’est dans le domaine de la puissance calculatoire. C’est pourquoi des machines peuvent effectivement battre des joueurs d’échecs. Mais penser n’est pas seulement calculer. Et jusqu’à présent, les machines ne sont pas encore capables de ressentir des émotions, mais les simulent. Certains humanistes rêvent de voir s’accomplir la fusion entre l’homme et la machine pour aboutir à l’existence de cyborg, invulnérable et inoxydable, successeur de l’homo sapiens, sorte de post-humain.

Des courants transhumanistes

L’orateur a également souligné à plusieurs reprises les différentes tendances en action au sein du courant transhumaniste. Il a notamment cité le mouvement « Humanity + » qui défend la « nécessité morale » d’utiliser les sciences et les techniques pour atteindre la perfection fonctionnelle de l’homme. Thierry Magnin nous met alors en garde contre le danger utilitariste de cette forme de pensée où ce qui n’est pas réparable est condamné. Dans l’histoire, ce type d’idéologie autour de l’idée d’un surhomme nous ramène à de bien sombres épisodes. Autre courant, l’ »université de la singularité » dont l’une des figures majeures est Ray Kurzweil qui considère que le transhumanisme sera accompli en 2045, quand le futur de l’humain aura échappé à son passé. Leur vision repose sur la victoire de l’intelligence artificielle, la négation de la mort et l’immortalité. Or, Thierry Magnin aime à rappeler que c’est la mort qui donne son prix à la vie et que nous devons rester vigilants face à des théories qui touchent à la vision de l’homme.

Quelles alternatives? 

Dans la dernière partie de son exposé, le recteur de l’UCLyon nous entretient des alternatives à opposer aux transhumanistes. Avec tout d’abord cette question fondamentale : a-t-on le droit de toucher, de modifier le patrimoine génétique de l’humanité ? Sachant que des scientifiques chinois y sont déjà parvenus en recourant à la méthode des « ciseaux ADN » (CRISPR-cas9) sur des embryons non viables ou détruits après deux jours. Doit-on réparer et/ou augmenter l’homme ?  Doit-on exiger des modifications génétiques sur un embryon malade et refuser de le prendre en charge médicalement par la suite en cas de refus des parents ?

Tout d’abord, il apparaît nécessaire, selon le physicien lyonnais, de former les scientifiques aux bases de l’éthique car celle-ci n’a pas pour vocation d’être un frein à la recherche mais de l’accompagner. Pour avoir travaillé en laboratoire, le conférencier sait que les chercheurs se posent des questions et doivent prendre aussi des décisions collégiales. L’éthique peut les y aider. Car, pour Thierry Magnin, une performance scientifique sans performance éthique n’est pas une performance.

Plaidoyer pour la vulnérabilité 

transhuma04Pour contrecarrer les visées transhumanistes extrêmes, Thierry Magnin nous parle de la récente découverte (il y a vingt ans!) de la relation réciproque entre psychisme et biologie, le premier ne pouvant plus être inféodé au second. La science s’est enrichie d’une nouvelle branche appelée épigénétique qui étudie l’influence des facteurs extérieurs, environnementaux sur l’expression des gènes. Les scientifiques ont également découvert l’incroyable plasticité de notre cerveau dont les circuits neuronaux se remodèlent sans cesse en fonction de notre vécu, de nos relations sociales, de notre vie spirituelle aussi. Comme le montrent les expériences réalisées avec des moines dont le cerveau a été étudié au scanner en phase de méditation.

Le vivant est plastique, en perpétuelle évolution, modifié par l’environnement auquel il apporte sa contribution. Le vivant est vulnérable, non pas faible, mais adaptable. Le vivant doit aussi être robuste pour pouvoir résister, durer. Le vivant est donc le résultat de cette relation dynamique entre vulnérabilité et robustesse. Dans cet ordre d’idée, on le conçoit aisément maintenant, le cyborg n’est pas vivant puisqu’il a perdu cette qualité fondamentale du vivant qu’est la vulnérabilité. Prendre soin du vivant, c’est donc aussi prendre soin de cette vulnérabilité. Ce qui fait dire à Thierry Magnin, «  la personne vulnérable comme pierre d’angle de l’éthique. »

Regards chrétiens 

Le théologien ne pouvait conclure son intervention sans citer des auteurs chrétiens et le premier d’entre eux, le pape François. Son encyclique « Laudato si », qualifiée d’intelligemment provocante par l’orateur, établit un lien direct entre la clameur de la Terre et celle des pauvres. Le pape y prône une écologie intégrale et nous questionne sur la définition du « progrès ». D’ailleurs, à ce titre, Thierry Magnin nous fera remarquer que, symptomatiquement, le terme innovation semble remplacer petit à petit celui de progrès.  Il nous invite notamment à relire certains passages (LS 103, 104,108, 117) où le saint père évoque le pouvoir que nous confère cette connaissance de l’ADN humain mais « rien ne garantit qu’elle [l’humanité] s’en servira toujours bien ». Il tenait aussi à coeur au prêtre de mentionner Saint Irénée de Lyon (IIe siècle) pour qui le mélange et l’union des trois éléments que sont le corps, l’âme et l’esprit constituent l’homme parfait.

Dernières réflexions 

L’exposé s’est achevé avec les questions du public qui ont permis à l’orateur d’exprimer encore quelques réflexions: le rôle potentiel de régulateur que pourrait endosser l’Europe en matière d’éthique, la nécessité d’apprendre aux jeunes à vivre et travailler dans un monde complexe dans lequel la vérité n’est jamais totale, univoque et définitive ou encore sur le management éthique des biotechnologies.

Pour ceux qui veulent en savoir encore plus sur le parcours et les réflexions de Thierry Magnin, nous vous conseillons de lire :

  • Penser l’humain au temps de l’homme augmenté, Face aux défis du transhumanisme, chez Albin Michel
  • Le scientifique et le théologien en quête d’Origine, l’expérience de l’incomplétude, chez Desclée de Brouwe

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Sophie Delhalle

 

Article paru sur le site www.cathobel.be ( http://www.cathobel.be/2018/01/29/transhumanismes-penser-lhumain-temps-de-lhomme-augmente/ )

En savoir plus sur Thierry Magnin  : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thierry_Magnin

 

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Crédits photos : cathobel.be